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Center Parcs : ces chères vacances

Un consensus aussi rare qu’étrange semble avoir atteint la classe politique lot-et-garonnaise concernant l’installation d’un Center Parcs dans notre département. Pourtant, le financement du projet, la réalité de son impact sur notre territoire et la nature même du concept de tourisme qu’il représente a de quoi interpeler.

Projet privé, argent public

La formule est connue : les investisseurs porteurs de projets promettent beaucoup d’emplois aux collectivités et demandent en retour un investissement conséquent en argent public. Ces partenariats participent d’une logique de développement territorial. Cependant, il est légitime de se poser la question du retour sur investissement en l’espèce. Center Parcs promet 300 emplois sur site. L’enveloppe globale du projet est de 170 millions d’euros dont plusieurs dizaines à la charge des collectivités (département, région, communauté de communes) pour l’acquisition du foncier (900 000€), la mise en place des réseaux et voiries (3 millions) et le montage d’une société d’économie mixte (35 millions). Si l’on rapporte les 39 millions d’euros investis aux 300 emplois promis, on arrive à 130 000€ par emploi. Un ratio énorme. Et il faut ajouter à cela 12 millions supplémentaires pour les infrastructures et 30 millions de l’Etat qui va investir indirectement dans les 400 « cottages » à louer par l’intermédiaire de la Caisse des Dépôts et Consignations. On arrive à près de 80 millions d’euros, une somme astronomique. Le Conseil économique social et environnemental régional (Ceser), dans son avis du 10 mars 2015 sur le projet, a justement précisé qu’un « même niveau d’investissement consenti sur ce territoire au profit des acteurs locaux pourrait certainement générer une autre dynamique de développement porteuse d’un nombre d’emplois plus conséquent ». Certes, il est prévu qu’un loyer soit payé par l’opérateur privé à la société d’économie mixte permettant aux collectivités de récupérer potentiellement une partie de leur mise. Les conditions de ce paiement restent à étudier d’une part et d’autre part, l’argent public mobilisé sur cette opération représente autant de millions qui ne pourront être injectés à court et moyen termes au bénéfice des acteurs économiques locaux.

Quels emplois pour quelles retombées ?

La période de chômage élevé que nous vivons, plus seulement conjoncturelle mais devenue systémique, a fait de la création d’emplois un argument massue quasi-inattaquable. Et pourtant, il est légitime en 2016 de se poser la question de la qualité des emplois créés, surtout quand autant d’argent public est dépensé. Center Pars promet 300 emplois : la grande majorité sera au Smic horaire, 20% seront à durée déterminée et 35% à temps partiel, soit près de 100 postes précaires. De plus, d’autres sites similaires en France voient des taux de roulement de leur personnel à hauteur de 40%. Un tel turnover, semblable à celui d’une grande chaîne de restauration américaine, pose question quant à la qualité des emplois et au bien-être au travail des salariés de Center Parcs.

Ensuite, les retombées avancées semblent particulièrement intéressantes : 1,3 million de rentrées fiscales et 5 millions de retombées économiques par an. Ces chiffres, aussi faramineux soient-ils doivent être pris avec précaution. D’autant plus que 75% des vacanciers des Center Parcs ne sortent pas de leur site de résidence pendant leur séjour. Seuls 25% des visiteurs avouent faire une sortie en dehors de la bulle Center Parcs pour un panier moyen inférieur à 100€. Si l’on ramène ce chiffre au nombre de vacanciers espérés, même plein le Center Parcs ne devrait pas dépasser les 500 000€ par an dépensés dans l’économie locale. Si l’on rapporte ce montant au chiffre d’affaire du site et à l’argent public investi, nous sommes en présence d’une véritable passoire économique qui ne retiendra aucune plus-value réelle pour notre territoire. Dans ce dossier, les collectivités achètent à prix d’or des statistiques pour un mandat alors que des résultats bien meilleurs auraient pu être obtenus en économie circulaire locale sur une dizaine d’années. Cependant, il aurait fallu du temps et une véritable stratégie de développement pour notre département.

La défaite des idées

Enfin, et c’est peut-être le plus triste dans ce projet : n’avions-nous pas mieux à faire avec ces millions d’argent public que de favoriser l’implantation d’un opérateur extérieur qui produit une offre de vacances standardisées dans une bulle tropicalisée avec végétation luxuriante et eau chauffée à 29° en toutes saisons ? Que voulons-nous pour le développement touristique et économique de notre département ? L’avis du Ceser est cinglant sur la question : « le projet présenté n’apporte aucune réelle plus-value à l’offre touristique régionale, les atouts et l’image de marque de l’Aquitaine peuvent bien plus constituer un argument marketing pour le porteur de projet que l’inverse ».

Alors, on pourra toujours répondre à cela que ce projet n’est peut-être pas la panacée mais qu’il vaut mieux que rien. Certes. « La critique est aisée, l’art est difficile », disait Destouches. C’est vrai. Alors regardons un peu ce que d’autres ont pu faire. Dans les Landes, l’écomusée de Marquèze créé en 1969 a vu plus de 4 millions de visiteurs depuis sa création avec près de 100 000 entrées par an. Le principe est simple : la reconstitution d’un airial, habitat traditionnel landais. Des associations locales d’éducation à l’environnement animent le site et le public scolaire est nombreux. Une quarantaine d’emplois directs font vivre le lieu.

Dans un département voisin, en plein milieu rural, sans aucune structure de spectacle ni d’hébergement, à Marciac, le festival de jazz est devenu un événement majeur rassemblant plus de 200 000 personnes sur 3 semaines chaque année. Et depuis 1993, une école de jazz a vu le jour dans ce petit village du Gers de 1200 habitants.

Un peu plus loin en Aveyron, le musée Soulages de Rodez, pour un coût de 25 millions d’euros, a déjà dépassé toutes les prévisions après un an d’ouverture : 250 000 visiteurs, tous les livres de la boutique cadeaux vendus, un succès inédit autour de l’art contemporain en Province.

Certains y arrivent, pourquoi pas nous ? N’avons-nous pas les ressources suffisantes, les énergies, les idées ? Après son élection, le nouveau maire de Pau a lancé un festival gratuit et accessible à tous : « Les idées mènent le monde ». 25 000 personnes en trois jours sont venues écouter artistes, auteurs et journalistes échanger et débattre. Certes, nous aurons un Center Parcs en Lot-et-Garonne, et chèrement payé, n’aurions-nous pas pu avoir une idée?

Jonathan Biteau et Xavier Marcos

 

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1 Commentaire

[…] du Center Parcs sur notre territoire va coûter au moins 40 millions d’euros (lire ici). Cependant, il faudrait une véritable volonté politique et sortir des vieux schémas du […]

Par Plaidoyer pour Darwin | MoDem 47, le 19 avril, 2016